Soyouz-1 | Historique

L'origine de la mission

Le projet de vaisseau orbital 7K-OK « Soyouz » démarre véritablement en février 1965. Il est basé sur le précédent projet de vaisseau lunaire 7K, qui avait finalement été abandonné en faveur du LK-1.

L'objectif du Soyouz est de réaliser des missions de démonstration de sorties dans l'Espace, de rendez-vous en orbite et d'amarrages. Le planning arrêté en août 1965 (décret n°180) donne jusqu'au premier trimestre 1966 pour terminer les essais en vol automatiques, qui devront être suivis d'une double mission habitée où deux vaisseaux iront s'amarrer en orbite, et où deux cosmonautes passeront d'un vaisseau à l'autre lors d'une sortie dans l'Espace.

En clair, les Soviétiques envisagent de réaliser en un seul vol les objectifs que les Américains ont répartis sur tout leur programme Gemini. C'est le bureau d'études TsKBEM, dirigé par Vassili MICHINE, qui a la maîtrise d'œuvre du programme.

Le choix des équipages

Au moment de composer les équipages de cette première mission Soyouz, l'Union soviétique dispose de deux groupes de cosmonautes opérationnels : celui de GAGARINE, sélectionné en 1960, et un second groupe, sélectionné en 1963, dont aucun membre n'a encore volé dans l'Espace. Un troisième groupe a déjà été sélectionné, mais ses apprenti-cosmonautes n'ont pas encore terminé leur formation générale (OKP) et ne sont donc pas opérationnels.

A cela, il faut ajouter un certain nombre de cosmonautes civils issus du TsKBEM. Il y a d'ailleurs un conflit lattant à ce sujet entre Vassili MICHINE et le commandant du Centre d'Entraînement des Cosmonautes, le général Nikolaï KAMANINE. Celui-ci refuse catégoriquement que des civils embarquent sur des vaisseaux spatiaux, qu'il considère comme l'apanage des pilotes militaires, au même titre que les avions de chasse. MICHINE, en revanche, exerce d'énormes pressions pour que « ses » ingénieurs aient droit à des places que les vaisseaux qu'ils ont eux-mêmes contribué à développer.

En septembre 1965, quatre cosmonautes militaires commencent à s'entraîner sur le vaisseau Soyouz. Il s'agit de KOMAROV, BIKOVSKI, GAGARINE et NIKOLAÏEV. Les quatre ont déjà volé en orbite dans le cadre des programmes Vostok et Voskhod. Deux d'entre eux seront choisis pour commander les deux vaisseaux de la mission de rendez-vous, et les deux autres seront les suppléants.

A l'origine, c'est Youri GAGARINE, le premier cosmonaute de l'Histoire, qui est pressenti pour piloter Soyouz-1. Mais en avril 1966, c'est Vladimir KOMAROV qui lui est préféré.

Finalement, les efforts de MICHINE finissent par payer : en octobre 1966, GRETCHKO, ELISSEÏEV, KOUBASSOV et VOLKOV, quatre ingénieurs du TsKBEM, commencent à s'entraîner en vue de participer au premier vol Soyouz. Mais le lancement, prévu alors en décembre 1966, est pour dans deux mois, et ils n'ont que très peu de temps pour se préparer.

Une autre bataille s'engage ensuite pour déterminer qui seront les deux hommes qui effectueront la sortie dans l'Espace pour passer de Soyouz-2 à Soyouz-1. KAMANINE veut deux de ses pilotes, KHROUNOV et GORBATKO, mais MICHINE veut que ce soit deux civils, KOUBASSOV et ELISSEÏEV.

Le 16 novembre 1966, ce sera finalement un haut responsable du Parti communiste, Ivan SERBINE, qui jouera l'arbitre et décidera que sur les deux cosmonautes qui feront la sortie, l'un sera militaire et l'autre civil. Ce seront donc KHROUNOV et ELISSEÏEV qui s'y colleront.

Lors d'une réunion de la Commission d'Etat à Baïkonour le 21 novembre 1966, les équipages sont annoncés officiellement (un second équipage de réserve sera nommé en janvier 1967).

Vaisseau Poste Principal Réserve 2ème réserve
Soyouz-1 Commandant KOMAROV GAGARINE BEREGOVOÏ
Soyouz-2 Commandant BIKOVSKI NIKOLAÏEV CHATALOV
Ingénieur-chercheur KHROUNOV GORBATKO KOLODINE
Ingénieur de bord ELISSEÏEV KOUBASSOV V. VOLKOV
Tableau 1 : Les équipages de Soyouz-1 et Soyouz-2.

Difficiles essais en vol

A ce moment là, aucun vol d'essai inhabité n'a encore eu lieu, et le lancement de Soyouz-1 est toujours prévu pour le 25 décembre 1966. Konstantin FEOKTISTOV, cependant, averti MICHINE que les vaisseaux ne seront pas prêts avant le 15 janvier 1967.

Le premier vol d'essai du vaisseau Soyouz a lieu le 28 novembre 1966. Le but est de faire une répétition de la mission habitée. Deux vaisseaux doivent être lancés, et ils vont se rencontrer et s'amarrer en orbite. Mais le premier vaisseau, Cosmos 133, rencontre un grave disfonctionnement de son système de propulsion. Il parvient finalement à rentrer dans l'atmosphère. Bien que le Compartiment de Descente (SA) ne soit pas récupéré, la mission n'est pas un échec si cuisant. La plupart des systèmes ont bien fonctionné, et si un cosmonaute avait été à bord la récupération aurait pu se dérouler.

Du coup, le lancement du second vaisseau est bien entendu annulé. Le 8 décembre 1966, il est décidé de le lancer pour un vol d'essai « en solitaire », moins ambitieux que la tentative précédente. Mais le 14 décembre 1966, pendant la préparation de la mission, un accident se produit sur le pas de tir et le lanceur explose. Trois personnes trouvent la mort lors de cette catastrophe.

La tentative de vol en solitaire est réitérée le 7 février 1967. Ce troisième Soyouz parvient à être récupéré, mais il coule dans la mer d'Aral suite à la perforation de son bouclier thermique !

La décision de procéder à un vol habité

Après une telle série de déconvenues, on pourrait s'attendre à ce que les responsables du TsKBEM, le maître d'œuvre de Soyouz, et le Ministère en charge de l'Espace (MOM) décident de réaliser davantage d'essais inhabités.

Mais la pression politique est énorme. Le dernier vol habité soviétique, Voskhod-2, remonte à début 1965. Entre temps, les Américains ont accompli pas moins de neuf missions Gemini, toutes réussies, qui leur ont donné la maîtrise des sorties dans l'Espace, des rendez-vous orbitaux et des amarrages. L'Union soviétique a donc de facto perdu son rôle de leader du spatial, et elle souhaite le retrouver rapidement.

Il est important de comprendre que, à cette époque, les décisions étaient prises extrêmement rapidement. Le troisième vol d'essai (raté) de Soyouz a eu lieu le 7 février 1967, et la question se pose de réaliser un vol habité à l'occasion de la fête du 1er mai, soit moins de trois mois plus tard !

Les deux directeurs adjoints du TsKBEM, TREGOUB et BOUCHOUÏEV, mènent une réflexion sur cette question en février-mars 1967. Il s'avère que la majeure partie des organisations sous-traitantes impliquées dans le développement du vaisseau sont favorables à un vol habité. Seul Ivan PROUDNIKOV, du TsKBEM, fait part de son inquiétude vis à vis de la protection thermique, suite à l'incident du troisième vol.

Comme la plus grande partie des ingénieurs se montrent confiants dans les modifications apportées, le TsKBEM donne son aval pour une mission habitée. Un ancien ingénieur a toutefois fait état de rumeurs selon lesquelles Vassili MICHINE, le patron du TsKBEM, aurait eu des doutes sur la viabilité du vaisseau et se serait opposé à la réalisation d'une mission habitée.

Quoiqu'il en soit, la Commission Militaro-industrielle (VPK) réunit le 25 mars 1967 cinq membres de la Commission d'Etat, parmi lesquels MICHINE et KAMANINE, le responsable de l'entraînement des cosmonautes, qui déclare :

Trois lancements du vaisseau Soyouz et la réalisation de la totalité du programme d'essais au sol nous donnent toute confiance en la réalisation avec succès d'un vol habité, bien que certains cosmonautes aient eu des doutes concernant a partie inférieure du vaisseau.

Nous savons que suite à la perforation du troisième vaisseau, le TsKBEM a travaillé dur pour renforcer cette partie inférieure. Le constructeur général MICHINE a déclaré en de maintes occasions que dorénavant, il ne devrait plus y avoir de doute sur cette question. Nous croyons MICHINE.

Général Nikolaï KAMANINE

La VPK et le MOM suivent cet avis et recommandent au Comité Central du Parti communiste de demander la réalisation d'un vol habité dans les plus brefs délais. Le lancement est finalement fixé à la fin du mois d'avril 1967.

Les préparatifs

Soyouz-1, piloté par KOMAROV, décollera en premier. Il sera suivi au bout de vingt-quatre heures par Soyouz-2, avec BIKOVSKI, KHROUNOV et ELISSEÏEV à son bord. Les deux vaisseaux s'amarreront en orbite, et le binôme KHROUNOV/ELISSEÏEV passera dans Soyouz-1 lors d'une sortie dans l'Espace.

Le 30 mars, les huit cosmonautes (titulaires et suppléants) passent leur examen final, qu'ils réussissent brillamment. Le 6 avril, ils se rendent au Kremlin pour recevoir les encouragements des membres du Comité Central. Deux jours plus tard, le 8 avril, KOMAROV décolle pour Baïkonour. GAGARINE ne le rejoindra que le 14 avril.

La Commission d'Etat se réunit à Baïkonour le 14 avril pour autoriser le remplissage des deux vaisseaux Soyouz. Le lancement de Soyouz-1 devrait pouvoir intervenir le 24 ou le 25 avril.

Une inconnue demeure toujours : comment devra être réalisé l'amarrage entre les deux vaisseaux ? RAOUCHENBAKH, qui a supervisé le développement du système automatisé Igla, souhaite que la manœuvre soit automatique, ce qui permettrait de qualifier le système. En revanche, les cosmonautes viennent de passer deux ans à s'entraîner à l'amarrage manuel, et ils préfèrent évidemment mettre leur savoir-faire à profit.

Les constructeurs généraux se réunissent le 18 avril pour éluder cette question. KERIMOV et FEOKTISTOV parviennent à imposer un compromis, qui consiste à effectuer une approche automatique jusqu'à environ cinquante mètres de distance, après quoi le pilote prendra le relai.

Le 20 avril, la Commission d'Etat confirme KOMAROV comme commandant de Soyouz-1, et GAGARINE comme suppléant. Elle fixe le lancement de Soyouz-1 pour le 23 avril à 00h35 GMT, et celui de Soyouz-2 pour le 24 avril à 00h10 GMT.

Le lanceur Soyouz est transféré sur le pas de tir n°5 le 22 avril. Soyouz-2, quant à lui, est transféré sur le pas de tir n°6. Vladimir SYROMIATNIKOV, responsable du développement du système d'amarrage, se rend sur les deux pas de tir pour inspecter les vaisseaux. Il réalise avec stupeur que dans les deux cas, les connecteurs électriques de la pièce d'amarrage sont montés à l'envers !

Toujours le 22 avril, KOMAROV donne une dernière conférence de presse, puis il va se reposer. Il se réveille à 23h00 GMT et une heure plus tard, il est sur le pas de tir, salue les membres de la Commission d'Etat, et embarque à bord de Soyouz-1.