Soyouz | Développement

A la fin des années 1950, les ingénieurs du Bureau Spécial d'Etudes n°1 (OKB-1) ont de quoi se réjouir. Ils ont ouvert l'ère spatiale dès 1957 en envoyant le premier Spoutnik en orbite et leurs cartons regorgent de projets tous plus ambitieux les uns que les autres. Inspirés par le génie de Konstantin TSIOLKOVSKI, ils ne se fixent rien de moins pour but ultime que d'envoyer un Homme sur la planète Mars !

Fig. 1 : Le savant Konstantin TSIOLKOVSKI (1857 - 1935)

Deux étapes logiques sont identifiées afin d'atteindre cet objectif dans un temps raisonnable. Il faudra tout d'abord apprendre à envoyer un Homme en orbite autour de la Terre, puis réitérer l'exploit autour de la Lune. Des équipes d'ingénieurs planchent déjà sur le projet du vaisseau 3K « Vostok » qui devrait permettre d'effectuer le premier vol en orbite terrestre d'ici peu. Mais quid du survol lunaire ?

Fig. 2 : La Lune, objet de toutes les convoitises.

Il est évident qu'une telle mission demandera un vaisseau beaucoup plus lourd que le Vostok, mais le lanceur le plus puissant que l'OKB-1 a dans ses cartons est le Molnia (8K78), capable d'envoyer environ une tonne et demie vers la Lune. Il faut bien comprendre qu'à cette époque, une telle performance est une véritable prouesse technologique, et qu'il ne viendrait à l'esprit de personne qu'elle pourrait être dépassée dans un avenir proche.

Il faut donc trouver une autre solution, et c'est tout naturellement l'idée de l'amarrage en orbite qui apparaît. Plutôt que d'envoyer le vaisseau en une seule fois avec un énorme lanceur, on le construira de façon modulaire de manière à pouvoir utiliser plusieurs lanceurs de classe moyenne. Les différentes parties se rencontreront en orbite et partiront ensuite pour la Lune.

En 1960, alors qu'à l'OKB-1 de Sergueï KOROLIOV le développement du Vostok, le premier vaisseau spatial de l'humanité, va bon train, on pense déjà à son successeur. Un rapport est rédigé pour montrer que rendez-vous et amarrage en orbite terrestre sont deux objectifs tout à fait réalisables d'ici quelques années.

Deux avant-projets de vaisseaux sont à l'étude depuis la fin des années 1950 : le 5K « Sever » et le 1L. Deux Départements de l'OKB-1, le n°9 de TIKHONRAVOV et le n°11 de ROCHTCHINE, apportent leurs idées pour améliorer les deux concepts. BOUCHOUÏEV et KRIOUKOV, les adjoints de KOROLIOV, supervisent les travaux.

Fig. 3 : Mikhaïl Klavdievitch TIKHONRAVOV.

Quel profil de rentrée adopter ? Quelle forme doit avoir la capsule ? Quelle technologie utiliser pour l'atterrissage ? Comment effectuer un rendez-vous en orbite ? Combien de module devra compter le vaisseau ? Autant de dilemmes qui donnent du fil à retordre aux ingénieurs.

Concernant le mode de retour sur Terre, l'idée des ailes, soutenue par TIKHONRAVOV, est vite abandonnée car elle entraînerait une masse bien trop importante et l'utilisation de matériaux encore très mal connus. Le profil de rentrée balistique est lui aussi rejeté car il imposerait trop d'efforts à la structure de l'engin.

Le concept retenu est celui d'une rentrée dite guidée, ou oblique. Ici, à l'inverse d'une rentrée strictement balistique où la capsule se laisserait littéralement tomber, on l'oriente constamment vers la Terre de manière à ce que sa partie avant génère une poussée sous l'effet du flux d'air incident. Le vaisseau et son équipage subissent ainsi une charge beaucoup plus supportable.

Les ingénieurs du Département n°11 ont même une idée pour réduire encore les charges : effectuer une rentrée selon un profil dit du « double plongeon ». Le vaisseau effleurerait une première fois les couches supérieures de l'atmosphère afin de perdre une grande partie de sa vitesse, puis, dans un second temps, il rentrerait pour de bon. Les calculs montrent que les cosmonautes ne subiraient ainsi pas plus de 3 ou 4G, à comparer aux 8 à 9G que devront supporter les pilotes des Vostok.

Mais quelle forme devra avoir la capsule pour survivre à une telle traversée ? L'OKB-1 s'associe au NII-88, au NII-1 et à l'Institut Central d'Aérohydrodynamique pour défricher la question. Il en ressort que le profil le plus apte à supporter les contraintes de la rentrée est une « sphère segmentée » avec un centre de gravité excentré.

L'atterrissage, quant à lui, devra impérativement avoir lieu sur le sol soviétique, et le retour sur l'eau est exclu. Les vaisseaux Vostok se poseront grâce à un parachute, mais le contact avec le sol sera si violent que le pilote devra s'éjecter avant. Plusieurs organisations se lancent dans la réflexion, chacune ayant sa solution :

Organisation Solution proposée
OKB-2 Moteur fusée à ergols liquides
OKB-300 Moteurs à réaction
OKB-329 Rotor subsonique
Académie Mozhaïski Rotor hypersonique
Usine 81 Moteur fusée à ergols solides
NII RP Ballons gonflables
NIEI PDS Parachute contrôlé
Usine Zvezda Système d'éjection (en réserve)
Tableau 1 : Liste des différentes solutions envisagées pour l'atterrissage.

Le Département n°11 de l'OKB-1 propose quant à lui une solution hybride utilisant des parachutes et un moteur à ergols solides pour freiner la capsule au dernier moment. La direction de l'OKB-1 ne sait pas quelle décision prendre et préfère attendre que les études soient plus avancées.

Alors que la configuration même du futur vaisseau n'est même pas encore gelée, le département n°27 de l'OKB-1, dirigé par Boris RAOUCHENBAKH, commence à réfléchir à la question du rendez-vous en orbite terrestre. Le problème est scindé en deux phases : l'approche à grande distance et l'approche finale.

Fig. 4 : Maquette d'un Compartiment de Descente Soyouz
muni d'un rotor et de pattes d'atterrissage.
Musée historique de Koroliov. Crédit : Nicolas PILLET.

La première ne semble pas poser trop de difficultés, car les ingénieurs parviennent à calculer qu'avec la précision actuelle des lanceurs et la possibilité d'effectuer des corrections d'orbites, il sera possible d'amener deux vaisseaux spatiaux dans un volume de 25km x 15km x 15km.

L'approche finale est beaucoup plus complexe. La rencontre entre deux vaisseaux spatiaux ne peut pas être contrôlée depuis le sol, car aucun instrument de mesure n'est suffisamment précis pour pouvoir les différencier. Il va donc falloir développer un radar suffisamment petit pour pouvoir être embarqué à bord du vaisseau. Quatre bureaux d'études spécialisés dans ce type d'instruments reçoivent un appel d'offre. Il s'agit du TsNII-108, du TsKB Gueofizika, du NII-648 et du Bureau de Conception Expérimental de l'Institut d'Energétique de Moscou.

En avril 1961, un vaisseau Vostok décolle avec à son bord le premier cosmonaute de l'Histoire, Youri GAGARINE. L'exploit est renouvelé dès le mois d'août avec le vol de Hermann TITOV. D'autres « premières » sont au programme des missions suivantes, mais il est important de poursuivre le développement du véhicule qui succédera au Vostok. Au début de l'année 1962, la configuration des deux avant-projets Sever et 1L est arrêtée.

Le 5K « Sever » reprend beaucoup du vaisseau Vostok. Il est composé d'un compartiment des instruments cylindrique surmonté d'un module de descente, le seul qui est capable de revenir sur Terre (fig. 5). Le département n°11 a perfectionné la forme de ce dernier en lui donnant un profil de « sphère segmentée asymétrique », qui lui confère une allure de phare de voiture.

Fig. 5 : Schéma du projet de vaisseau 5K « Sever ».
D'après un dessin d'Igor AFANASSIEV publié par Ralph GIBBONS.

Tous les appareils destinés à assurer le rendez-vous orbital sont abrités par le compartiment des instruments. Les cosmonautes et les systèmes nécessaires à leur survie sont situés dans le compartiment de descente.

Avec cette configuration, le 5K « Sever » n'est pas capable de voler en orbite lunaire, et c'est là qu'intervient l'autre projet, le 1L. Il comprend lui aussi un compartiment des instruments et un module de descente, mais comme un voyage lunaire implique une durée de vol plus grande, les ingénieurs proposent d'ajouter un troisième module. Appelé module orbital, il est destiné à offrir plus de confort aux cosmonautes.

Fig. 6 : Schéma du projet de vaisseau 1L.
D'après un dessin d'Igor AFANASSIEV publié par Ralph GIBBONS.

Le département n°9 est fermement opposé à cette idée et préconise de s'en tenir à un configuration classique à deux compartiments, comme pour le Sever. Mais la direction de  l'OKB-1 décide finalement de retenir la solution à trois compartiments.

Initialement, le compartiment orbital avait été placé au centre du vaisseau, entre le compartiment de descente et le compartiment des instruments. Pour y accéder, il aurait donc fallu percer une écoutille à travers le bouclier thermique du compartiment de descente. Comme cela paraissait trop dangereux, les ingénieurs ont finalement décidé de placer le troisième module à l'avant du vaisseau.

Le lanceur envisagé pour placer en orbite les vaisseaux Sever et 1L est le 8K711. Il s'agit d'un Vostok (8K72) surmonté d'un étage supplémentaire.

Fig. 7 : Le lanceur 8K72, qui servira de base au 8K711.

Le 1L incorpore une grande nouveauté : une paire de panneaux solaires. Fixés sur le compartiment des instruments, ils permettront d'augmenter considérablement la puissance disponible à bord. Un petit module de propulsion installé à l'avant du module orbital abrite les appareils nécessaires au rendez-vous orbital. Deux pièces d'amarrage sont disponibles : l'une à l'avant et l'autre à l'arrière.

Le 26 janvier 1962, Sergueï KOROLIOV propose la création d'un train lunaire dont l'élément pivot serait le 1L. Le projet est entériné le 10 mars 1962 et reçoit le nom de baptême Союз, ou « Soyouz » (qui signifie « union »). Outre le vol vers la Lune, le projet comprend la création d'une station orbitale militaire et d'un réseau de télécommunications géostationnaire.

Le Parti communiste et le Gouvernement soviétique examinent le projet et sont très intéressés par ses objectifs militaires. Toutefois, comme le Sever n'est pas indispensable au complexe spatial, il est purement et simplement abandonné. La perspective du vol lunaire ne suscite qu'un intérêt limité, mais le 16 avril 1962 un décret est tout de même signé, autorisant ainsi le démarrage du projet Soyouz.

Personne ne le sait encore, mais ce jour marque le commencement d'une incroyable aventure qui dure déjà depuis plus de cinq décennies.

Suite à l'approbation du Parti communiste du 16 avril 1962, l'OKB-1 décide de se lancer dans la conception d'un nouveau vaisseau spatial. Cet engin de deuxième génération est officiellement baptisé « 7K », mais tout le monde à l'OKB-1 l'appelle Soyouz. Il reprendra les concepts qui avaient été développés pour les avant-projets Sever et 1L.

Ainsi, la configuration à trois modules et la capsule de rentrée en forme de phare automobile sont conservées. Un équipage de deux cosmonautes devra pouvoir y prendre place, et des débats font rage quant à sa taille.

Certains ingénieurs avaient prévu de lui donner un diamètre de 2,2m (2,3m en comptant la protection thermique) mais Konstantin FEOKTISTOV insiste pour la réduire à 2m, afin de réduire sa masse. Sergueï KOROLIOV et bien d'autres ne sont pas d'accord, car ils pensent que cela serait beaucoup trop inconfortable pour les cosmonautes. Au cours d'une réunion, le constructeur principal définit sur le sol une zone de 2m et demande à l'un des ingénieurs partisan de la réduction d'y passer le reste de la réunion.

Fig. 8 : L'ingénieur Konstantin FEOKTISTOV.

Malgré cette expérience, l'ingénieur en question maintient son opinion et il aura finalement raison : le diamètres de la base du module de descente est fixé à deux mètres. En août 1962, KOROLIOV pense pouvoir faire voler le premier Soyouz dès le mois de mai 1963, ce qui est un objectif extrêmement ambitieux.

A côté de cela, les 11 et 12 août 1962, les cosmonautes NIKOLAÏEV et POPOVITCH réalisent ce que les Soviétiques appellent le « premier vol groupé de l'Histoire ». En réalité, leurs vaisseaux Vostok-3 et Vostok-4 sont sur des orbites relativement proches, mais ne disposent absolument pas d'une capacité de rendez-vous en orbite.

Fig. 9 : Les cosmonautes POPOVITCH et NIKOLAÏEV.

Le Conseil des Ministres se réunit le 16 novembre 1962 et aborde les questions spatiales. Il est convenu qu'il vaut mieux ne pas perdre de temps en poursuivant le programme Vostok, et qu'il est préférable de se lancer dans le projet Soyouz. Le problème, c'est que les vols seront interrompus pendant près de deux ans, et que cela permettra aux Etats-Unis de prendre de l'avance dans la « course à l'Espace ».

Mais tout le monde en URSS ne partage pas ce point de vue. Le 6 décembre 1962, la très puissante Académie des Sciences recommande d'effectuer au cours des années 1963 et 1964 d'effectuer pas moins de douze vols Vostok et de quatre à six vols Soyouz simultanément ! Sur le plan technique, tout ne se passe pas comme prévu du côté du système d'amarrage, dont la réalisation s'avère particulièrement complexe.

En décembre 1962, KOROLIOV remet aux autorités son rapport d'avant-projet concernant le programme Soyouz. Afin de s'attirer les faveurs des militaires, il y a inclut des versions Soyouz-P et Soyouz-R de reconnaissance et d'interception.

Un plan réactualisé de conquête lunaire est entériné le 24 décembre 1962. Le complexe utilisé comprendra un vaisseau 7K (Soyouz A), un étage de propulsion appelé 9K, ou Soyouz B, et un étage réservoir baptisé 11K, ou Soyouz V (A, B et V sont les trois premières lettres de l'alphabet cyrillique).

Fig. 10 : Schéma du vaisseau 7K « Soyouz » tel qu'il est envisagé en décembre 1962.

Une réunion des responsables militaires le 21 janvier 1963 valide le concept de train lunaire 7K/9K/11K. L'objectif prioritaire est de réaliser un amarrage en orbite. Le premier vol devrait intervenir au second semestre 1964, soit dans plus d'un an et demi.

KOROLIOV insiste pour ne pas utiliser de scaphandres car il pense que les systèmes du vaisseau seront suffisants pour assurer la sécurité de l'équipage. Il signe la version finale du projet Soyouz le 7 mars 1963. Deux semaines plus tard, le 21 mars, les constructeurs principaux se réunissent pour échanger leurs points de vue. TCHELOMEÏ, GLOUCHKO et KELDYCH apportent leur soutien à KOROLIOV.

Au mois de juin 1963, Valentina TERECHKOVA devient la première femme cosmonaute. Son vaisseau Vostok-6 effectue un nouveau vol groupé avec le Vostok-5 de Valeri BIKOVSKI. Après ce nouveau succès, Sergueï KOROLIOV envisage de confier la responsabilité des vols Vostok suivants aux Forces aériennes (VVS), afin de permettre à l'OKB-1 de se concentrer sur le projet Soyouz, beaucoup plus prometteur.

Fig. 11 : Valentina TERECHKOVA s'apprête à quitter la Terre pour son vol historique.

Mais ces projets ne convainquent ni les militaires, ni les collègues de KOROLIOV à l'OKB-1. Tout le monde pense en effet que les vaisseaux Vostok ont encore un grand potentiel et qu'ils doivent continuer à être exploités pour de nouvelles missions. De plus, il ne faut pas interrompre le rythme des vols pour ne pas permettre aux Américains de prendre de l'avance.

A la fin 1963, ce sont ainsi quatre missions Vostok qui sont projetées, la dernière devant intervenir juste avant le premier vol du Soyouz. Mais le financement de ce dernier est beaucoup trop faible, et les travaux n'avancent pas. Le Parti communiste et le Conseil des Ministres ne se décident à publier un décret entérinant le programme de train lunaire 7K/9K/11K que le 3 décembre 1963.

Fig. 12 : Schéma du train lunaire 7K/9K/11K.

Dès le lendemain, la Commission Militaro-industrielle (VPK) publie un document qui fixe le calendrier du programme Soyouz. Un premier vaisseau sera lancé en août 1964, et deux autres suivront en septembre 1964. Dans son journal, le général KAMANINE écrit :

Ainsi, pour satisfaire les décisions du Gouvernement, l'OKB-1 devra construire sept vaisseaux spatiaux d'ici septembre 1964 : quatre Vostok et trois Soyouz (...).

Au cours des prochains jours, nous allons devoir faire un choix : insister dans la construction d'une nouvelle série de Vostok, ou y renoncer et s'orienter vers les Soyouz.

Mais au lieu de cela, les Soviétiques vont prendre la pire décision que l'on puisse imaginer.

En 1963, les Etats-Unis annoncent qu'ils vont mettre en orbite en 1964 un nouveau type de vaisseau : le Gemini. Celui-ci sera piloté par deux astronautes, pourra changer d'orbite, effectuer des rendez-vous et des amarrages et permettra de réaliser des sorties dans l'Espace. En d'autres termes, il représentera un énorme bond technologique que seul le Soyouz pourra concurrencer.

Fig. 13 : Le vaisseau Gemini 1 à Cap Canaveral.

Le Premier Secrétaire du Parti communiste, Nikita KHROUCHTCHEV, téléphone personnellement à KOROLIOV le 4 février 1964 pour lui ordonner de stopper tous les travaux sur les Vostok et de procéder au lancement d'un vaisseau piloté par non pas deux, mais trois cosmonautes, et ce avant que les Américains ne mettent leur Gemini en orbite !

Les ingénieurs modifient les plans du Soyouz pour qu'il emmène un cosmonaute supplémentaire, mais les travaux sur ce programme sont mis de côté. C'est le début du programme Voskhod. Certains historiens n'hésiteront pas à écrire que l'Union soviétique vient de commettre sa plus grosse erreur dans le domaine spatial. Ce ne sont pas moins de deux années qui vont être perdues à bricoler un vaisseau Vostok pour lui permettre d'emmener trois cosmonautes et d'effectuer une sortie dans l'Espace.

Quoi qu'il en soit, les études concernant Soyouz se poursuivent bon an, mal an. En février 1964, un simulateur est installé au TsNII-30 afin de permettre aux cosmonautes de s'entraîner aux techniques d'amarrage en orbite.

Mais un nouveau coup dur pour le programme arrive le 3 août 1964, quand un décret officiel annonce que le vaisseau qui sera utilisé pour placer un cosmonaute soviétique en orbite autour de la Lune sera le LK-1 de l'OKB-52, dirigé par TCHELOMEÏ. Le train lunaire 7K/9K/11K, qui était jusque là la raison d'être de Soyouz, est de facto abandonné.

A l'OKB-1, KOROLIOV met sur pieds un groupe de réflexion dirigé par Boris TCHERTOK dont la tâche est de déterminer de nouveaux objectifs pour le programme Soyouz. Les ingénieurs concluent que le but prioritaire à atteindre reste l'amarrage en orbite. Le nouveau projet lunaire N1-L3 inclut dans son plan de vol l'amarrage de deux vaisseaux et le transfert des cosmonautes de l'un à l'autre en passant par l'extérieur. Le Soyouz pourrait servir à valider ce concept.

Les études se poursuivent donc, et le 26 septembre 1964, une fusée R-5V tente d'emmener une maquette du Compartiment de Descente sur une trajectoire suborbitale, afin d'en vérifier le comportement. Malheureusement, la coiffe de la fusée se brise entre H0+33" et H0+39" et l'essai est un échec.

En octobre 1964, KOMAROV, FEOKTISTOV et EGOROV décollent à bord de Voskhod. Le monde entier pense alors que l'Union soviétique a développé un vaisseau entièrement nouveau, largement supérieur à ce que peuvent faire les Américains.

Fig. 14 : Les trois cosmonautes de Voskhod à Baïkonour.

A leur retour sur Terre, les cosmonautes apprennent que Nikita KHROUCHTCHEV a été limogé pendant leur séjour spatial, et que c'est maintenant Leonid BREZHNEV qui est au pouvoir. Ce changement de gouvernement aura de très fortes conséquences sur le déroulement des activités spatiales soviétiques.

KOROLIOV présente ses nouveaux projets concernant son Soyouz en février 1965. Maintenant que le vaisseau n'est plus destiné à voler en orbite lunaire, mais terrestre, il pourra servir à mettre au point les techniques de sorties dans l'Espace, et surtout de rendez-vous et d'amarrage.

Le Comité National pour les Technologies de Défense (GKOT) accepte le projet. En effet, il est non seulement très prometteur, mais sa conception est déjà bien avancée, des éléments ont déjà été construits et son lanceur existe.

Le « nouveau » vaisseau est baptisé 7K-OK (OK signifie Орбитальный Корабль, vaisseau orbital). Sa désignation officielle est 11F615. Il est toujours constitué de trois modules : un compartiment des instruments (PAO) cylindrique, un compartiment de descente (SA) en forme de phare et un compartiment de vie (BO) sphérique placé à l'avant. Sa longueur avoisine les 7,5m et sa masse se situe autour de 6,5t. Il pourra emmener trois cosmonautes pour des missions pouvant durer jusqu'à dix jours.

Fig. 15 : Schéma du vaisseau 7K-OK « Soyouz »

Le lanceur utilisé sera un nouveau dérivé du missile R-7. Cette version, baptisée 11A511, ou Soyouz (ce qui prête d'ailleurs à confusion) disposera d'un troisième étage amélioré avec lequel elle pourra placer une charge de 6,9t sur une orbite 200km x 450km. La coiffe sera surmontée d'une tour de sauvetage qui permettra de sauver le vaisseau et l'équipage en cas d'accident au lancement.

En mars 1965, un second Voskhod est lancé et permet à Alekseï LEONOV de devenir le premier cosmonaute du monde à effectuer une sortie dans l'Espace. Une fois encore, le prestige de l'Union soviétique est immense. Le premier vaisseau Gemini décolle de Floride moins d'une semaine après cette mission. Puis, en juin 1965, l'astronaute américain Edward WHITE sort à son tour dans l'Espace.

Fig. 16 : LEONOV et WHITE lors de leurs sorties respectives, en 1965.

Les premiers plans du 7K-OK sont présentés en mai 1965. Un mois plus tard, en juin 1965, l'OKB-1 présente à l'Usine Zvezda le cahier des charges pour le scaphandre « Yastreb » que porteront les cosmonautes de Soyouz pour sortir dans l'Espace.

Le décret n°180 de la VPK qui ordonne le début des travaux sur le projet Soyouz est signé le 18 août 1965. Le document précise le calendrier qui devra être suivi :

     - production de deux premiers vaisseaux au 4ème trimestre 1965
     - production de deux vaisseaux supplémentaires au 1er trimestre 1966
     - production de trois vaisseaux supplémentaires aux 3ème et 4ème trimestres 1966
     - les largages atmosphériques et les essais en mer devront être terminés fin 1965
     - le premier amarrage de deux vaisseaux inhabités devra avoir lieu au 1er trimestre 1966

un autre document daté du 18 août 1965 commande officiellement le scaphandre Yastreb à l'Usine Zvezda, dirigée par Gaï SEVERINE.

Pendant ce temps, des essais du système d'atterrissage sont menés à bien à Feodosia, en Crimée. Les Forces aériennes sont censées fournir certains matériels à l'OKB-1, comme un hélicoptère Mi-6 ou des fusées-sondes, mais KOROLIOV n'est pas du tout content (il n'a jamais vu la couleur du Mi-6) et en réfère à KAMANINE. Ce dernier contacte à son tour l'homme responsable de l'aide à l'OKB-1, FINOGUENOV, qui lui répond : « si KOROLIOV n'est pas satisfait de nos infrastructures, il n'a qu'à conduire ses essais ailleurs ! »

De gros problèmes sont révélés concernant le développement du système d'amarrage Igla. Fin novembre 1965, c'est TCHERTOK qui annonce à KOROLIOV que le système ne sera pas prêt avant au moins un an. Le constructeur principal s'énerve : « J'ai fait stopper tous les travaux sur Voskhod pour que le personnel soit complètement concentré sur Soyouz ! Je n'accepterai pas que le calendrier soit repoussé d'une seule journée supplémentaire ! »

Le 15 décembre 1965, les Etats-Unis réalisent un exploit : les vaisseaux Gemini VI et Gemini VII se rencontrent dans l'Espace, volent en formation pendant vingt heures et s'approchent jusqu'à moins de trente centimètres.

Fig. 17 : Gemini VI et Gemini VII se rencontrent en orbite.

Début janvier 1966, le nouveau Ministère des Machines Générales (MOM), créé quelques mois plus tôt pour coordonner les activités spatiales, ambitionne de lancer cinq Soyouz au cours de l'année.

Le 14 janvier 1966, Sergueï KOROLIOV décède sur la table d'opération. C'est une immense perte pour le programme spatial, et pour l'Union soviétique en général. Deux mois plus tard, le vaisseau américain Gemini VIII réussit à s'amarrer au véhicule inhabité Agena. En mai, Vassili MICHINE est nommé à la tête de l'OKB-1, qui a au passage été rebaptisé TsKBEM.

Fig. 18 : Funérailles de Sergueï KOROLIOV, à Moscou.

Les plans sont toujours extrêmement optimistes et le premier vol de Soyouz est programmé pour le mois d'août. Pour atteindre cet objectif, tout le monde travaille d'arrache pied. Les essais statiques et dynamiques se succèdent à un rythme effréné. La séparation des compartiments, de la coiffe, le comportement thermique, les systèmes de survie, les moteurs, le système d'amarrage, la tour de sauvetage, le système d'atterrissage : tout est passé au crible afin de garantir une sécurité maximale dès le premier essai.

Le premier exemplaire du 7K-OK commence ses essais au sol le 12 mai 1966. De nombreux problèmes apparaissent (les ingénieurs en recensent 2123), et leur résolution prend quatre mois. Le système d'atterrissage par parachutes connaît beaucoup de difficultés : deux des sept largages effectués depuis un An-12 au-dessus de Feodosia sont des échecs.

Le 25 juillet 1966, Gaï SEVERINE, responsable de la conception du scaphandre Yastreb, informe KAMANINE que le TsKBEM a insisté pour que l'écoutille ait un diamètre de 66cm. Or, la taille minimale qu'il peut donner à son scaphandre est de 70cm. un problème se pose donc, et KAMANINE répond que même si l'écoutille peut être agrandie, ce ne sera que pour les vols ultérieurs, car modifier les exemplaires déjà assemblés prendrait trop de temps.

Le lendemain, 26 juillet, cosmonautes et responsables se rencontrent et visionnent un film tourné à bord d'un avion parabolique qui met en évidence les difficultés que pose l'étroitesse de l'écoutille. MICHINE admet l'erreur, et annonce qu'à partir du vaisseau n°5, le diamètre passera à 72cm. Mais les systèmes de survie ne devront pas être installés dans un sac à dos, mais arrangés autour de la ceinture, afin de permettre plus de manœuvrabilité.

Fig. 19 : Essai du scaphandre Yastreb dans le Tu-104.

Une nouvelle réunion se tient le 5 août 1966 à l'Institut de Recherche en Vol du Ministère de l'Industrie Aéronautique (LII MAP, c'est là qu'est basé le Tu-104 « parabolique »). Une nouvelle dispute éclate : MICHINE refuse catégoriquement de toucher au diamètre de son écoutille, mais SEVERINE finit par accepter de modifier son scaphandre Yastreb en plaçant les systèmes de survie autour de la taille.

Au passage, les hommes des Forces aériennes et du TsKBEM décident que les deux premiers vaisseaux seront commandés par KOMAROV et BIKOVSKI.

Quelques jours plus tard, le 10 août 1966, le programme prend encore du retard. Il est en effet décidé que les deux premiers Soyouz (inhabités) ne seront lancés qu'au mois d'octobre. Les premiers vols habités interviendront, quant à eux, au premier trimestre 1967. En tout cas, les deux premiers vaisseaux sont livrés à Baïkonour en août 1966.

De nombreux problèmes de gestion sont également soulignés, et la pression politique que les ingénieurs subissent n'arrangent rien. L'entraînement des cosmonautes est lui aussi rendu difficile par les retards de livraison de la chambre à vide TBK-60 et du simulateur d'amarrages Volga.

Fig. 20 : Le général Kerim KERIMOV.

Le 30 septembre 1966, une « Commission d'Etat pour les essais en vol du vaisseau Soyouz » est mise sur pieds, dirigée par le général Kerim KERIMOV. La désignation de ce dernier reflète l'intérêt décroissant que le Kremlin porte au programme spatial, car tous les précédents présidents de Commissions d'Etat étaient des Ministres ou des Ministres adjoints.

La Commission Militaro-industrielle (VPK) se réunit le 27 octobre 1966 pour discuter du calendrier du programme Soyouz. Les personnes présentes s'accordent à dire qu'étant donné le degré de préparation des matériels de vol, le lancement du premier vaisseau ne pourra pas avoir lieu avant le 20 novembre.

Le premier vol habité, quant à lui, ne sera envisageable qu'à partir du 10 janvier 1967. OUSTINOV demande quand même que tout soit mis en œuvre pour être prêt à l'effectuer dès le 20 décembre 1966. Rappelons qu'à ce stade, aucun cosmonaute n'a encore été désigné pour les postes d'ingénieur de bord. Un problème d'entraînement va donc se poser.