Ressource-P | Histoire

1. La (re)création d'une capacité d'observation de la Terre

Dans les années 1980, l'Union soviétique disposait principalement d'un seul type de satellites civils d'observation de la Terre, les Ressource. Dérivés des satellites militaires Zenit, ils ne pouvaient prendre que des photos argentiques, et les clichés devaient donc être ramenés sur Terre dans un Compartiment de Descente (SA).

Les Forces armées disposent, quant à elles, des satellites plus sophistiqués Yantar, dont les versions Terilenn et Nemann sont capables d'envoyer leurs clichés au sol par radio. Après la dissolution de l'URSS, en 1991, le développement de nouveaux satellites d'observation de la Terre est complètement stoppé. Dans les années 1990 et 2000, la Russie connaît de grandes périodes où elle est totalement aveugle, aucun satellite n'étant opérationnel en orbite.

A la fin des années 1990, plusieurs projets font leur apparition : le satellite Monitor-E, du GKNPTs Khrounitchev, et le satellite Ressource-DK, du TsSKB-Progress. Ils décollent respectivement les 26 août 2005 et 15 juin 2006.

Fig. 1.1 : Les satellites Monitor-E et Ressource-DK.
Crédit : DR.

A ce moment, l'Agence Spatiale Fédérale (Roscosmos) reçoit du Gouvernement son plan pour les dix années à venir : le Programme Spatial Fédéral 2006-2015 (FKP-2015). Celui-ci note l'état alarmant des capacités d'observation de la Terre russes :

A l'heure actuelle, les moyens orbitaux d'observation de la Terre sont pratiquement inexistants en Russie, ce qui limite fortement la possibilité de répondre avec des moyens modernes et de façon appropriée aux problèmes de la gestion des ressources naturelles, de l'hydrométéorologie et de la prévision des situations d'urgence.

Programme Spatial Fédéral 2006-2015

Le document demande donc à Roscosmos de mettre en exploitation des satellites avec une résolution de un mètre, capables d'observer dans mille bandes spectrales différentes, et capables de revisiter un point donné du globe avec une périodicité de huit heures. En 2006, pour répondre à cette commandite, Roscosmos publie un plan à long terme pour le développement de l'observation de la Terre. Celui-ci inclut deux satellites d'observation à lancer avant 2012, et baptisés Ressource-P (P pour Perspektivnyi, ou futur) [1].

2. L'appel d'offres

En 2006, GKNPTs Khrounitchev, TsSKB-Progress et l'électronicien RNII KP s'associent pour proposer un satellite dans le cadre de l'appel d'offres de Roscosmos pour Ressource-P. Le projet commun est basé sur la plate-forme Yakhta de Khrounitchev, et il remporte l'appel d'offres [2][3][5]. Deux satellites devront être construits, avec un premier lancement au plus tard en 2010. Le cahier des charges de Roscosmos demande que chaque satellite dispose de cinq systèmes d'imagerie (dont un avec une résolution de un mètre en panchromatique, et un autre avec une résolution de 2 à 4 mètres dans quatre bandes [6].

Selon Vladimir NESTEROV, directeur général de Khrounitchev, ce projet permet d'allier l'énorme expérience de Progress en matière d'observation de la Terre avec les nouvelles technologies de Khrounitchev en matière de satellites [4]. La plate-forme Yakhta a en effet réalisé son premier vol à peine un an plus tôt avec le satellite Monitor-E.

Fig. 2.1 : Le projet Ressource-P du GKNPTs Khrounitchev, retenu en 2006.
Crédit : GKNPTs Khrounitchev.

Quelques mois plus tard, toutefois, le résultat de cet appel d'offres est annulé, pour une raison inconnue. Un nouvel appel d'offres est lancé par Roscosmos en février 2007, et deux projets sont présentés. Le premier est celui de l'alliance du RNII KP, Khrounitchev et Progress, qui retentent leur chance, et le second est proposé par NPO Lavotchkine, qui compte réutiliser son savoir-faire acquis avec la réalisation des satellites Arkon.

Mais la somme attribuée n'est que de 1100M₽, et aucun des deux projets ne respecte cette enveloppe. Le projet de Lavotchkine est en effet évalué à 1870M₽, et celui de RNII KP à 4342,25M₽. L'appel d'offres est donc déclaré non satisfait, et il est renouvelé en mai 2007. Le budget offert par Roscosmos est cette fois de 1503M₽, le délai de réalisation est prolongé d'une année (échéance en 2011 au lieu de 2010) et le cahier des charges ne demande plus que deux systèmes d'imagerie (un avec une résolution de un mètre en panchromatique, et un second avec une résolution de 25 à 30 mètres en hyperspectral) [6].

Fig. 2.2 : Maquette du satellite Ressource-P, redessiné par le TsSKB-Progress.
Salon du Bourget 2013. Crédit : Nicolas PILLET.

TsSKB-Progress, qui a quitté son alliance avec Khrounitchev, présente cette fois un projet basé sur son satellite Ressource-DK, qui fonctionne sur orbite depuis près d'un an. La réutilisation des technologies de Ressource-DK pour Ressource-P permet d'optimiser les coûts, et l'entreprise de Samara remporte l'appel d'offres.

3. Le développement

Le développement du Gueoton-L1, le principal système d'imagerie de Ressource-P, est confié à l'usine d'optique de Krasnogorsk. Dès le 21 septembre 2007, cette dernière signe l'accord n°22/987 avec l'usine LZOS de Lytkarino, qui devra fournir le miroir de l'objectif pour 12,3M₽ [9]. Ressource-P emportera deux autres systèmes d'imagerie, dont le premier système hyperspectral russe.

En juin 2008, Ravil AKHMETOV, premier adjoint du directeur général de Progress, indique que l'assemblage du premier Ressource-P a déjà commencé, et que son lancement aura lieu en décembre 2010. Le second satellite, quant à lui, sera lancé en 2013.

Fig. 3.1 : Assemblage du Gueoton-L1 chez Zverev.
Crédit : Контенант №01-2013.

Roscosmos finance la deuxième tranche du développement en mars 2009 à hauteur de 2338M₽, et la troisième tranche en octobre 2010 à hauteur de 4728M₽. L'échéance pour le lancement du premier satellite est repoussée à 2011, mais celle du second est maintenue à 2013.

Le projet prend toutefois du retard, et ce n'est qu'en avril 2011 que Roscosmos débloque les 239M₽ nécessaires à l'achat et à la préparation du lanceur Soyouz-2.1b (14A14-1B) pour le lancement du premier satellite Ressource-P, dont l'échéance est repoussée à mars 2012. Le 6 septembre 2011, Roscosmos décide de reporter le lancement plus loin en 2012, afin de laisser plus de temps aux industriels pour résoudre des problèmes avec le système d'imagerie Gueoton-L1 [7].

Fig. 3.2 : Préparation du système d'imagerie Gueoton-L1.
Crédit : DR.

Fig. 3.3 : Assemblage d'un Ressource-P.
Crédit : RKTs-Progress.

4. Ressource-P devient opérationnel

Le premier satellite Ressource-P n'est terminé qu'au début 2012, et il commence sa campagne d'essais chez TsSKB-Progress le 5 avril 2012. D'autres problèmes, politiques cette fois, viennent compliquer les choses. Le Kazakhstan annonce en effet qu'il n'autorisera pas Roscosmos à utiliser la zone de retombée n°120, utilisée pour les étages des lanceurs Soyouz tirés sur des trajectoires polaires, ce qui sera le cas pour Ressource-P.

Un accord est finalement trouvé, et le lancement est fixé au 30 septembre 2012. Mais dès le 3 août, il s'avère que le satellite n'a pas terminé ses essais, et son lancement est de nouveau repoussé au 25 octobre, puis au 30 novembre. Le premier Ressource-P arrive finalement à Baïkonour le 9 octobre 2012. Mais la préparation met en évidence un défaut sur les capteurs stellaires, qui doivent être renvoyés chez leur constructeur, NPP ELAP. Le lancement est reporté au 22 février 2013 [8].

Fig. 4.1 : Le satellite Ressource-P n°1 lors de sa préparation à Baïkonour, en octobre 2012.
Crédit : Roscosmos.

Mais l'accord conclut avec le Kazakhstan quelques mois plus tôt concernant l'utilisation de la zone de retombée n°120 est arrivé à échéance, et il faut en négocier un nouveau. Le lancement est encore une fois reporté, et il a finalement lieu le 25 juin 2013.

Ressource-P n°1 réalise plusieurs corrections d'orbite, et il fournit sa première image dès le 2 juillet 2013. Il est déclaré opérationnel par Roscosmos le 30 septembre 2013.

Fig. 4.2 : L'une des premières images de Ressource-P n°1, reçue le 2 juillet 2013.
Crédit : Roscosmos.

Le deuxième satellite Ressource-P est lancé avec succès de Baïkonour le 26 décembre 2014. Il est placé sur la même orbite que son prédécesseur, mais décalé à 180°. Il envoie ses premières images le 5 janvier 2015.

Le 24 mai 2012, Roscosmos avait commandé à TsSKB-Progress un troisième exemplaire, pour la somme de 3446M₽. Son lancement est prévu en mars 2016.

Fig. 4.3 : Décollage de Ressource-P n°2, 26 décembre 2014.
Crédit : Roscosmos.

Le 22 décembre 2014, Roscosmos a commandé deux autres Ressource-P à TsSKB-Progress, rebaptisé entre temps RKTs-Progress. Ressource-P n°4 (contrat de 5072M₽) doit être lancé en 2018, et Ressource-P n°5 (contrat de 5162M₽) en 2019.

En 2015, Roscosmos prévoyait d'inclure le développement d'une version améliorée Ressource-PM au programme spatial fédéral pour la décennie 2016-2025. Ce nouveau satellite aurait une résolution de 40 à 50cm en panchromatique [10].

Le satellite Ressource-P n°3 est lancé comme prévu le 13 mars 2016. L'un de ses panneaux solaires ne se déploie pas entièrement, mais la mission n'est pas remise en cause.

Lors de son Conseil des Constructeurs principaux des 15 et 16 février 2017, RKTs-Progress décide que, vue la demande pour des images en haute résolution, la caméra ChMSA-SR sera remplacée par une seconde caméra ChMSA-VR sur les satellites Ressource-P n°4 et 5 [11].

Bibliographie

[1] PERMINOV, A., Концепция развития российской космической системы дистанционного зондирования Земли на период до 2025 года
[2] Conférence de presse de V. NESTEROV du 12.02.2007
[3] Conférence de presse de V. NESTEROV du 23.10.2006
[4] Interview de V. NESTEROV du 05.12.2006
[5] В России разрабатывается новый спутник ДЗЗ «Ресурс-П», sur le site gisa.ru
[6] «Ресурс-П»: сокращенный вариант
[7] MARININE, I., Итоги 2011 года, Novosti Kosmonavtiki n°03-2012
[8] AFANASSIEV, I., "Достоверно из космоса", или "Ресурс-П" на орбите, NK n°08-2013
[9] Note explicative du bilan financier de LZOS pour l'année 2009
[10] Российская система ДЗЗ будет развиваться, Gueomatika n°02-2015
[11] Communiqué RKTs-Progress du 17.02.2017


Dernière mise à jour : 20 février 2017