R-5 | Histoire

La fusée R-5 (8A62) est née du besoin chez les Soviétiques de pouvoir lancer sur l'ennemi leur bombe atomique récemment acquise. Les engins qui ont précédé la R-5, c'est à dire les  R-1, R-2 et R-3 étaient tous des dérivés du V-2 allemand réalisés par le bureau d'études OKB-1 sous la direction de Sergueï KOROLIOV.

La R-5, elle, est de conception entièrement soviétique, ce qui est révélateur des énormes progrès réalisés par les ingénieurs grâce aux enseignements allemands.

Création de la R-5

En 1952, avant même l'abandon du trop ambitieux programme R-3, KOROLIOV commence déjà à penser à la R-5. Elle pourra emporter une charge de 1425kg et aura une portée de 1200km (le double de la R-2), ce qui permettra de frapper des points stratégiques en Europe.

A l'origine, plusieurs versions de la R-5 étaient prévues :

     - une version avec une ogive de 1425kg logée dans le nez de la fusée; portée de 1200km.

     - une version avec une ogive logée dans le nez et quatre sur les côtés. Ces ogives latérales auraient une masse de 600kg chacune, ce qui porterait la masse totale de la charge à 3830kg; portée de 600km.

     - version avec une ogive dans le nez et deux sur les côtés. Ces ogives latérales auraient une masse de 600kg chacune, ce qui porterait la masse totale de la charge à 2625kg; portée de 820km.

Il est quasiment certain que les ogives latérales étaient destinées à répandre un liquide irradiant sur la zone d'impact. Elles ont été montées sur certaines R-2 et R-5 avant que la bombe A ne soit disponible.

Premiers essais en vol

Avant de procéder au premier lancement, plusieurs essais d'allumage ont été réalisé sur le pas de tir. Ce dernier est situé dans l'enceinte du cosmodrome de Kapoustine Yar. La plate-forme 4N, à 40km du pas de tir, abrite deux bâtiments destinés au matériel nucléaire. Les essais en vols sont divisés en trois phases :

Première phase

Elle s'est tenue entre les mois de mars et de mai 1953. Le premier lancement est intervenu le 15 mars 1953, mais s'est soldé par un échec. Le premier succès de la R-5 est obtenu le 2 avril suivant.

En tout, cette phase a vu le lancement de huit fusées, et six d'entre elles ont atteint la cible prédéfinie. Deux de ces lancements ont atteint la distance de 270km, l'un est allé jusqu'à 550km et les cinq autres à 1200km.

Deuxième phase

Après avoir subi des modifications au niveau de sa structure et de ses systèmes de contrôle, la R-5 a entamé son second cycle de test en octobre 1953. Ce cycle a vu le lancement de sept fusées ; toutes ont atteint la distance de 1185km. Un des lancements a échoué en raison d'un problème de câblage. Cette phase a pris fin en décembre 1953.

Troisième phase

Le troisième et dernier cycle d'essais est intervenu entre août 1954 et février 1955. Il consistait à valider la R-5 pour son utilisation militaire et a vu le lancement de 19 fusées.

Les cinq premières ont servi à des tests d'ajustement et les dix suivantes étaient des vols de qualification. Ensuite, quatre lancements d'ajustement ont été ajoutés au programme pour remédier à des problèmes de communications rencontrés lors des vols précédents. Ces quatre tirs ont utilisé des variantes R-5R, et l'un d'eux a été un échec.

R-5M : la version opérationnelle

Ces essais ont démontré la maturité des technologies utilisées sur la R-5 et ont permis l'entrée de la fusée dans l'armée soviétique. Cependant, cette entrée s'est faite avec la version R-5M, et très peu de R-5 de base semblent avoir été déployées en service opérationnel (deux heures étaient nécessaires pour la préparer au lancement).

La variante R-5M est équipée d'une tête nucléaire; c'est la première fois que les Soviétiques disposent d'un missile balistique équipé d'un tel armement.

Fig. 1 : Fusées R-5M sur le pas de tir.

KOROLIOV a commencé dès 1953 l'élaboration d'un système de rentrée atmosphérique pour les bombes. Le décret du 10 avril 1954 autorise ensuite le démarrage d'études sur une version stratégique de la R-5. Entre 1956 et 1968, quarante-huit R-5M ont été déployées, équipées de têtes nucléaires dont la puissance était de 80 kilotonnes, 300 kilotonnes, ou 1 mégatonnes.

Les essais de la R-5M commencent le 21 janvier 1955 avec un premier lancement. Cette première phase verra décoller quatorze fusées (parmi elles, une seule n'atteindra pas ses objectifs) et prendra fin en juillet 1955. La seconde phase d'essais s'étale entre août et novembre 1955. Elle permet de lancer avec succès pas moins de dix R-5M à des distances comprises entre 1083km et 1190km.

Commence ensuite la dernière étape visant à valider définitivement la fusée en vue de sa livraison à l'armée. Cinq lancements sont menés à bien, le premier ayant lieu le 11 janvier 1956 (il emporte une bombe A factice).

Le 2 février 1956, suite à l'accord de la Commission d'Etat, l'opération Baïkal consistant à tester une véritable arme nucléaire sur une R-5M est menée à bien. C'est un succès : une bombe de 80kt est portée à 1200km de Kapoustine Yar et explose près de Priaralsk Karakoum, à 150km au nord-est de la mer d'Aral.

Le 21 juin 1956, les militaires prennent acte de la livraison des premières R-5M destinées au service opérationnel. L'arrivée de ce matériel d'un type nouveau a demandé de grandes adaptations dans l'armée soviétique, comme la formation de brigades spécialisées. Au fil des années, le temps nécessaire à la préparation au lancement d'une R-5M passera de 30 à 6 heures. L'entrée de la R-5M en service eut lieu en 1960. Cette fusée équipera l'armée jusqu'en 1968.

Utilisation de la R-5M

Entre 1960 et 1961, des fusées R-5M ont participé aux essais du système anti-missiles soviétique.

Date Remarque
2 novembre 1960Interception réussie d'une R-5 par un missile anti-missile V-1000.
5 novembre 1960Echec du vol de la R-5.
8 décembre 1960Lors du test, les unités sol rencontrent des problèmes.
10 décembre 1960Aucun problème avec la R-5, mais le V-1000 chargé de l'intercepter échoue.
17 décembre 1960Panne des systèmes sol.
23 décembre 1960Comme le 10 décembre, c'est l'intercepteur qui rencontre des problèmes.
31 décembre 1960Erreur de l'opérateur.
13 janvier 1961Echec du missile anti-missile.
14 janvier 1961Réussite de l'interception.
18 février 1961Réussite de l'interception.
22 février 1961Réussite de l'interception.
26 mars 1961Réussite de l'interception.

D'autres versions de la R-5 ont aussi été construites. L'usage de la lettre "V" pour certaines d'entre elles est dû au fait qu'elles étaient tirées à la verticale du fait de leurs utilisations pacifiques, contrairement aux versions militaires qui étaient tirées dans la direction qui optimisait au mieux leur portée.

Dans ces différentes versions, la fusée R-5 a volé jusqu'en 1975, et a connu une carrière de plus de vingt ans.

R-5RD

Appelée aussi M5-RD, elle a permis de tester des sous-systèmes de la R-7 lors de dix vols réalisés entre le 15 février et le 18 août 1956.

Fig. 2 : Une fusée V-5A sur le pas de tir.

V-5A

C'est une fusée-sonde dédiée à des études géophysiques. Son premier tir a lieu le 21 février 1958. Elle emporte une charge utile de 1520kg à l'altitude record de 473km. Une capsule de 1350kg est récupérée; elle contenait les chiens Palma et Pouchok.

Il y aura trois autres tirs en 1958 : le 27 août (chiennes Belianka et Pestraïa), le 17 septembre et le 31 octobre. D'autres équipements sont aussi récupérés, tels que des spectrographes UV ou des spectromètres de masse.

V-5B

C'est aussi une fusée-sonde qui effectue des études géophysiques à partir de 1961.

V-5V

Une autre variante géophysique, qui fait ses débuts en 1958. Elle peut emmener une charge utile de 1300kg à 450km d'altitude. Lors du premier vol, la fusée a emporté un équipement pour l'étude du Soleil en ultraviolets. L'appareillage a été récupéré intact, mais les données n'étaient pas exploitables, et ce type d'expérience a été abandonné.

Fig. 3 : Fusées V-5V sur le pas de tir.

Les V-5V ont ensuite volé en 1962 avec les équipements VGAS (Station géophysique automatique en haute-altitude), qui sont adaptés de la fusée V-11A. Au moins cinq lancements de ce type ont eu lieu, et les scientifiques ont récupéré des données sur le spectre UV du Soleil.

Ensuite, dans la deuxième moitié des années 1960, les V-5V ont emmené des appareils d'études du Soleil en rayons X. Et c'est à partir de 1970 que ces fusées ont servi au programme Vertikal. Elle est propulsée par le moteur RD-200 de GLOUCHKO.

Fig. 4 : L'ogive d'une R-5A après sa retombée.

Fig. 5 : Maquette d'une fusée V-5V à la VDNKh de Moscou.
On distingue la charge VGAS.

Fig. 6 : Maquette d'une R-5M au Musée Mémorial de la Cosmonautique.
Photo : Nicolas PILLET.

Bibliographie

Le site de la RKK Energuia
L'astronautique soviétique, de Christian LARDIER
Air et Cosmos n°1421


Dernière mise à jour : 15 février 2011