DOS | La seconde génération

1. Les débuts laborieux de Saliout-6

Après le retour de Soyouz-20, la NPO Energuia termine le développement de sa cinquième station, DOS-7K n°5, qui doit être lancée en 1977. Dans le même temps, les ingénieurs peaufinent le vaisseau de ravitaillement 7K-TG, dont Soyouz-20 devait tester certains systèmes.

Comme la station disposera de deux pièces d'amarrage (SSVP), les équipages seront en mesure de recevoir des vaisseaux ravitailleurs. L'ajout de la seconde pièce d'amarrage impose toutefois de revoir la conception du système de propulsion.

En septembre 1975, sept équipages sont formés pour occuper la prochaine station. Chacun d'eux est composé d'un commandant issu des Forces aériennes et d'un ingénieur de bord issu de la NPO Energuia.

Equipage n°1 Equipage n°2 Equipage n°3 Equipage n°4
Commandant KOVALIONOK ROMANENKO LIAKHOV POPOV
Ingénieur de bord RIOUMINE IVANTCHENKOV GRETCHKO ANDREÏEV
Tableau 1.1 : Composition des quatre premiers équipages de la station DOS-7K n°5, en 1976
(les militaires sont en italique).

Un événement important intervient le 13 juillet 1976, à Moscou, quand un accord multinational autorise les nations membres du programme de coopération Intercosmos à participer aux vols habités soviétiques. Cela signifie que chacun des neuf pays membres pourra faire voler gratuitement l'un de ses ressortissants à bord des stations DOS. Outre l'URSS, les membres du comité Intercosmos sont la République Démocratique Allemande, la Bulgarie, Cuba, la Hongrie, la Mongolie, la Pologne, la Roumanie et la Tchécoslovaquie.

Les cosmonautes étrangers seront intégrés à des équipages de visite (EP), qui effectueront des missions de courtes durées pour visiter les équipages principaux (EO). Chaque équipage EP reviendra sur Terre avec le vaisseau déjà amarré à la station, ce qui permettra d'augmenter indéfiniment la durée des séjours des équipages EO.

Fig. 1.1 : L'Académicien ALEKSANDROV signe l'accord du 13 juillet 1976.
Crédit : TASS.

Le programme prend quelques mois de retard, mais la cinquième DOS est finalement lancée le 29 septembre 1977. La mise sur orbite se déroule sans incident et l'occupation peut commencer. La nouvelle station est baptisée Saliout-6.

Fig. 1.2 : Vue d'artiste de Saliout-6 en orbite.
Un vaisseau Soyouz est amarré à l'arrière et un autre s'approche du port avant.
Crédit : DR.

Après seulement deux semaines, le vaisseau Soyouz-25 décolle de Baïkonour et part rejoindre Saliout-6. Mais les cosmonautes KOVALIONOK et RIOUMINE, qui effectuent tous les deux leur première mission spatiale, ne parviennent pas à s'amarrer au port avant de la station et doivent rentrer sur Terre sans avoir pu accomplir leur mission.

En conséquence de cet échec, il est décidé que dorénavant tous les équipages devront comporter au moins un membre qui a déjà volé dans l'Espace. On note que le deuxième équipage prend officiellement la désignation EO-1, comme pour faire oublier la mission ratée de Soyouz-25.

EO-1 EO-2 EO-3 EO-4
Commandant ROMANENKO KOVALIONOK LIAKHOV POPOV
Ingénieur de bord GRETCHKO IVANTCHENKOV RIOUMINE LEBEDEV
Tableau 1.2 : Composition remaniée des équipages de Saliout-6, en 1977
(les militaires sont en italique)

2. L'exploitation de Saliout-6

La pièce d'amarrage avant de Saliout-6 étant suspectée d'avoir été endommagée par Soyouz-25, la prochaine mission devra donc s'amarrer par l'arrière. ROMANENKO et GRETCHKO décollent à bord de Soyouz-26 le 10 décembre 1977, moins de deux mois après l'échec de la précédente mission. Le lendemain, ils amarrent leur vaisseau sans aucun problème à l'arrière de la station.

Un peu plus d'une semaine après leur arrivée sur Saliout-6, le 19 décembre 1977, ils réalisent une sortie dans l'Espace pour inspecter la pièce d'amarrage avant, qui s'avère être en très bon état. Les astronautes américains de Skylab, quelques années plus tôt, avaient déjà réussi ce genre d'opérations, mais sortir dans l'Espace depuis une station est une grande première pour les Soviétiques. ROMANENKO et GRETCHKO ont utilisé les nouveaux scaphandres Orlan-D. Un nouveau grand succès va bientôt s'ajouter au palmarès de cette mission.

Fig. 2.1 : Gueorgui GRETCHKO à bord de Saliout-6, avec son scaphandre Orlan-D.
Crédit : TASS.

Le 11 janvier 1978, le vaisseau Soyouz-27, lancé la veille et piloté par DZHANIBEKOV et MAKAROV, s'amarre à l'avant de Saliout-6. C'est la première fois dans l'Histoire que trois vaisseaux volent ensemble dans l'Espace. Cet événement ouvre la voie à une occupation permanente de l'orbite terrestre, car il montre que les relèves d'équipages sont possibles.

Après un séjour de quelques jours, DZHANIBEKOV et MAKAROV retournent sur Terre non pas à bord de leur Soyouz-27, mais du Soyouz-26 de ROMANENKO et GRETCHKO, autorisant ces derniers à rester plus longtemps en orbite.

Un autre événement intervient en janvier 1978, quand le premier vaisseau ravitailleur de classe 7K-TG, baptisé Progress-1, s'amarre à l'arrière de Saliout-6. Il apporte vivres, oxygène et ergols aux cosmonautes.

Fig. 2.2 : Progress-1 approche de Saliout-6, le 22 janvier 1978.
Crédit : INA.

Ensuite, au mois de mars 1978, un nouvel équipage vient rendre visite à ROMANENKO et GRETCHKO à bord du vaisseau Soyouz-28. Il s'agit du premier vol réalisé dans le cadre du programme Intercosmos. Alekseï GOUBAREV et le Tchécoslovaque Vladimir REMEK restent une semaine sur la station avant de retourner sur Terre. L'équipage principal les suivra six jours plus tard, fermant ainsi la première page de la grande histoire de Saliout-6. Au passage, le record américain de longévité en orbite a été battu : le vol a duré quatre-vingt-seize jours, contre quatre-vingt-quatre pour le plus long vol Skylab.

La mission réussie de EO-1 est suivie trois mois plus tard de celle EO-2, avec KOVALIONOK et IVANTCHENKOV. Durant leur séjour, qui dure 139 jours, les deux hommes reçoivent trois vaisseaux Progress et deux Soyouz avec des cosmonautes de Pologne et d'Allemagne de l'Est.

Fig. 2.3 : L'équipage EO-2 avec les cosmonautes de Soyouz-31 à bord de Saliout-6.
Crédit : TASS.

En février 1979, c'est le tour de EO-3, avec LIAKHOV et RIOUMINE. Un peu plus d'un mois après leur arrivée sur Saliout-6, un premier équipage de visite soviéto-bulgare part à leur rencontre. Mais un incident avec le moteur SKD de leur vaisseau Soyouz-33 conduit à l'abandon de la mission.

Or, le Soyouz-32 de LIAKHOV et RIOUMINE va atteindre la fin de sa durée de vie garantie, et comme Soyouz-33 n'a pas pu jouer son rôle de remplaçant, il faut lancer Soyouz-34 sans cosmonautes à bord. C'est avec ce vaisseau que l'équipage principal revient sur Terre après avoir accompli sa mission de 175 jours, battant une nouvelle fois le record de durée.

Fig. 2.4 : LIAKHOV à bord de Saliout-6, pendant le vol EO-3.
Crédit : TASS.

En février 1980, POPOV et LEBEDEV se préparent à décoller à bord de Soyouz-35, mais LEBEDEV se blesse au pied et il doit être remplacé. L'heureux élu n'est autre que Valeri RIOUMINE, à peine rentré sur Terre. Il décolle donc une nouvelle fois en avril 1980 pour mener à bien la quatrième mission d'occupation (EO-4).

Un équipage avec le premier cosmonaute hongrois vient rendre visite au mois de mai avec Soyouz-36 puis, au mois de juin, EO-4 reçoit le premier vaisseau de nouvelle génération Soyouz T-2. Ensuite, deux autres équipages de visite rejoignent Saliout-6 avec des cosmonautes cubain et vietnamien. EO-4 se termine en octobre 1980, après 185 jours en orbite. Le record a été encore une fois battu. Aux Etats-Unis, aucun vol habité n'a eu lieu depuis cinq ans.

Fig. 2.5 : RIOUMINE et POPOV après l'atterrissage de Soyouz-37.

En septembre 1980, un cinquième et dernier équipage permanent est désigné : il sera commandé par ZOUDOV, et le poste d'ingénieur de bord sera occupé par ANDREÏEV.

En novembre 1980, alors que Saliout-6 est inoccupée, un équipage de courte durée y est envoyé à bord de Soyouz T-3. Cette nouvelle génération permet d'emporter trois membres d'équipage au lieu de deux, équipés du nouveau scaphandre Sokol-KV-2. KIZIM, STREKALOV et MAKAROV passent deux semaines sur orbite puis reviennent sur Terre sans incident.

En février 1981, EO-5 s'apprête à partir mais suite à un problème médical, c'est l'équipage de réserve qui est appelé à décoller. KOVALIONOK et SAVINYKH embarquent sur Soyouz T-4 et effectuent un séjour de 74 jours au cours duquel ils reçoivent les visites de deux équipages Intercosmos (Mongolie et Roumanie).

Aucune équipe supplémentaire n'ira occuper la station. Un dernier vaisseau inhabité, un prototype du TKS du bureau d'études TsKBM (Cosmos 1267), lui rend visite en juin 1981.

3. La station Saliout-7

Moins d'un an après la fin de l'occupation de Saliout-6, la nouvelle station DOS n°5-2 s'apprête à être lancée. Un lanceur Proton-K (8K82K) la place sur orbite le 19 avril 1982 et elle reçoit le nom de Saliout-7.

Fig. 3.1 : La station Saliout-7 à Baïkonour.
Crédit : TASS.

Un mois plus tard, le premier équipage vient la rejoindre à bord de Soyouz T-5. BEREZOVOÏ et LEBEDEV reçoivent quatre vaisseaux Progress et deux équipages de visite : le premier comprend le premier cosmonaute français, Jean-Loup CHRETIEN, et le second la deuxième femme cosmonaute soviétique, Svetlana SAVITSKAÏA. EO-1 rentre sur Terre en décembre 1982 après un vol d'une durée record de 211 jours.

Peu après, compte tenu du fait que les nouveaux Soyouz T peuvent accueillir trois cosmonautes, Aleksandr SEREBROV est rajouté à l'équipage EO-2 en tant que cosmonaute-chercheur. TITOV, STREKALOV et SEREBROV décollent à bord de Soyouz T-8 en avril 1983, mais ne parviennent pas à s'amarrer à Saliout-7 et doivent rentrer sur Terre.

Seulement deux mois plus tard, en juin 1983, LIAKHOV et ALEKSANDROV partent mener à bien la mission EO-2 à bord de Soyouz T-9. Un panneau solaire ne se déploie pas, mais le programme de vol peut quand même être accompli.

Fig. 3.2 : LIAKHOV à bord de Saliout-7, pendant le vol EO-2.
Crédit : TASS.

En septembre 1983, pour la première fois, un équipage permanent de station spatiale va être relevé en orbite. Mais malheureusement, suite à une défaillance de leur lanceur Soyouz-U (11A511U), TITOV et STREKALOV ne parviennent pas à quitter la Terre et s'en sortent de justesse grâce au Système de Sauvetage d'Urgence (SAS) du vaisseau.

LIAKHOV et ALEKSANDROV ne sont donc pas relevés et finissent par rentrer sur Terre en novembre 1983 après une mission de 149 jours.

Une nouvelle mission est lancée en février 1984 avec Soyouz T-10. KIZIM, SOLOVIOV et ATKOV reçoivent deux équipages de visite et cinq vaisseaux Progress, effectuent six sorties dans l'Espace puis ils reviennent sur Terre en octobre 1984. Leur vol aura duré près de 237 jours, et c'est un nouveau record.

Fig. 3.3 : Leonid KIZIM lors d'une sortie dans l'Espace, pendant le vol EO-3.
Crédit : TASS.

En février 1985, alors que Saliout-7 est encore inhabitée, le TsUP en perd subitement le contrôle. Les communications sont interrompues et il est impossible d'envoyer un vaisseaux automatique. La seule solution est de mettre en place une mission de sauvetage. Les cosmonautes DZHANIBEKOV et SAVINYKH embarquent sur Soyouz T-13 en juin 1985, réussissent à s'amarrer à Saliout-7 et passent 112 jours à remettre la station en état. L'opération est un succès et ouvre la voie à de nouvelles expéditions.

Soyouz T-14, piloté par VASSIOUTINE, VOLKOV et GRETCHKO, est lancé le 17 septembre 1985, juste avant le retour de DZHANIBEKOV et SAVINYKH. Les cosmonautes procèdent alors à la première relève (partielle) d'équipage sur orbite : DZHANIBEKOV rentre sur Terre avec GRETCHKO, tandis que SAVINYKH reste dans l'Espace en compagnie de VOLKOV et VASSIOUTINE. Cette mission EO-4/2 s'achève prématurément en novembre 1985 après seulement 65 jours quand VASSIOUTINE tombe malade et doit être rapatrié.

4. La transition avec la station Mir

Il ne reste alors qu'un seul vaisseau Soyouz-T disponible (Soyouz T-15), et la mission de visite à EO-4/2 qu'il devait effectuer est annulée. Il semble alors que la fin de l'exploitation de Saliout-7 soit arrivée.

A la fin de l'année 1985, un engin de quatrième génération (DOS n°7) est en effet en train de voir le jour à la NPO Energuia : la station Mir. Le vaisseau Soyouz T-15, qui s'est retrouvé sans affectation suite à l'annulation de la dernière mission de visite à Saliout-7, est réquisitionné pour mener à bien la première occupation du nouveau fleuron de la technologie spatiale soviétique.

Mir est lancée avec succès en février 1986, et Soyouz T-15 la rejoint peu de temps après. Les cosmonautes KIZIM et SOLOVIOV activent la nouvelle station, et le 5 mai 1986 ils embarquent à bord de leur vaisseau pour réaliser une grande première dans l'Histoire de la Cosmonautique : ils vont effectuer un vol de station à station !

En effet, l'occupation de Saliout-7 a été stoppée prématurément et une grande quantité de matériel scientifique est restée à son bord. Comme elle est encore en orbite et en parfait état de marche, il est décidé d'y faire une excursion pour récupérer certains instruments.

Les cosmonautes restent finalement près de deux mois sur Saliout-7, y effectuent deux sorties dans l'Espace puis retournent sur Mir. Ce sera la fin de la dernière Saliout.

Mais comme on l'a dit, le programme DOS ne s'arrête pas là. Deux stations seront encore lancées : outre le module de base de la station Mir, on n'omettra pas le module Zvezda, véritable pierre angulaire de la Station Spatiale Internationale.

Fig. 4.1 : Le module Zvezda de la Station Spatiale Internationale : la huitième DOS.

Ainsi, plus de quarante ans après le décret du 9 février 1970, une station DOS continue de tourner autour de la Terre.