DOS | Développement

Au cours du mois de février 1970, peu après l'acceptation officielle du projet, le département n°241 du TsKBEM dessine les plans du premier DOS-7K, qui sont aussitôt validés par les ingénieurs du TsKBM. Le Comité central demande que la première station soit prête à être lancée d'ici la fin de l'année. Le 27 février, au cours d'une réunion, les représentants du TsNIIMach affirment que ce délai sera absolument impossible à tenir, et que le premier exemplaire ne sera pas prêt avant fin 1971-début 1972. MICHINE n'est pas de cet avis et pense qu'il est possible d'envisager un lancement fin 1970-début 1971.

De son côté, TCHELOMEÏ n'arrive pas à digérer le décret du 9 février et refuse catégoriquement de céder ses Almaz à MICHINE. En mars 1970, pour la première fois, il rencontre SEMIONOV dans son bureau à Reoutov. L'entrevue est longue mais peu fructueuse, et TCHELOMEÏ n'accepte pas de devoir céder le fruit de tant d'années de travail à son concurrent. Il faudra l'intervention personnelle du ministre Sergueï AFANASSIEV pour faire évoluer la situation : TCHELOMEÏ se résout à léguer quatre carcasses de stations au TsKBEM. Plus tard, quatre autres suivront, ainsi que leurs systèmes associés et toute la documentation nécessaire.

La prochaine mission d'un vaisseau Soyouz (Soyouz-9) aura lieu début 1970, et les deux vaisseaux suivants (Soyouz-10 et Soyouz-11) sont affectés à des vols vers la première station DOS.

Quatre équipages sont formés. Le premier volera sur Soyouz-10 et le deuxième servira de réserve. Ensuite, le deuxième équipage décollera à bord de Soyouz-11, avec le troisième comme réserve. La quatrième et dernière équipe servira de seconde réserve en cas de problème avec la première. La première mission devrait durer trente jours, et la seconde quarante-cinq jours. Le 23 avril 1970, MICHINE fait une première proposition concernant la composition des équipages.

Equipage n°1 Equipage n°2 Equipage n°3 Equipage n°4
Commandant CHATALOV CHONINE VOLINOV KHROUNOV
Ingénieur de bord n°1 ELISSEÏEV KOUBASSOV FEOKTISTOV VOLKOV
Ingénieur de bord n°2 ROUKAVICHNIKOV KOLODINE PATSAÏEV SEVASTIANOV
Tableau 2 : Proposition pour les équipages de la station DOS-7K n°1, avril 1970
(les militaires sont en italique)

Le général KAMANINE, responsable de l'entraînement des cosmonautes, ne veut pas de FEOKTISTOV, qu'il considère médicalement inapte et profondément immoral, du fait qu'il vient de divorcer de sa seconde femme. Il n'aime pas non plus VOLINOV, qui est de confession juive, et KHROUNOV, qui s'est récemment mal comporté : il n'est pas venu au secours d'un homme victime d'une bagarre. De plus, le général insiste pour que six des douze cosmonautes soient des militaires, avec la condition supplémentaire que des militaires soient présents sur trois des quatre équipages. Voici la liste remaniée qu'il propose le 6 mai 1970 :

  Equipage n°1 Equipage n°2 Equipage n°3 Equipage n°4
Commandant CHONINE LEONOV CHATALOV DOBROVOLSKI
Ingénieur de bord n°1 ELISSEÏEV KOUBASSOV VOLKOV SEVASTIANOV
Ingénieur de bord n°2 ROUKAVICHNIKOV KOLODINE PATSAÏEV VORONOV
Tableau 3 : Composition des équipages de la station DOS-7K n°1, mai 1970
(les militaires sont en italique)

MICHINE est opposé à DOBROVOLSKI et VOLKOV, mais il n'a plus son mot à dire et la composition est entérinée le 13 mai. Les cosmonautes des trois premiers équipages commencent leur entraînement séparément. En juin 1970 a lieu la mission Soyouz-9 avec NIKOLAÏEV et SEVASTIANOV, qui battent le record de durée en orbite, détenu jusqu'ici par l'équipage américain de Gemini VII. Le vol est un succès, mais l'état de santé des cosmonautes à leur retour est très inquiétant, ce qui remet en cause l'intérêt des vols spatiaux de longue durée, et donc des stations spatiales. Cependant, le programme DOS n'est pas interrompu, et il avance même très rapidement.

Au TsKBEM, les ingénieurs ont construit plusieurs exemplaires factices pour mener à bien des essais au sol. On compte notamment une maquette destinée à tester l'encapsulation dans la coiffe du lanceur Proton, une autre destinée à tester les systèmes de thermorégulation et de survie, une pour tester l'installation des moteurs et une pour valider l'installation des différents instruments.

Fig. 7 : Schéma de la station DOS-7K n°1
(un vaisseau Soyouz est amarré à droite).

Durant le mois d'août 1970, le Comité central demande que la première DOS soit en orbite pour le XXIVème Congrès du Parti communiste, prévu pour le printemps 1971. Le 18 septembre 1970, les cosmonautes commencent à s'entraîner en équipage. C'est à cette époque-là, c'est-à-dire au cours du mois de septembre, que le ministre Sergueï AFANASSIEV ordonne de procéder au lancement de la première DOS en janvier 1971.

Le 23 septembre, OUSTINOV donne même à MICHINE la date limite du 5 février 1971. Cet objectif est réaliste, car la fin des essais est prévue pour le 10 décembre 1970, et l'envoi à Baïkonour pour la première quinzaine de janvier 1971. AFANASSIEV accentue encore un peu la pression le 1er octobre 1970. Ce jour-là, alors qu'il visite l'usine Khrounitchev où est assemblée la première DOS, il ordonne aux ingénieurs et aux techniciens de terminer l'assemblage d'ici quarante-cinq jours, c'est-à-dire d'ici la mi-novembre, bien qu'on lui dise que c'est impossible.

Le 20 octobre 1970, l'usine Khrounitchev livre au Centre d'Entraînement des Cosmonautes (TsPK) le premier simulateur DOS sur lequel les cosmonautes vont enfin pouvoir commencer à s'entraîner sérieusement. Tout le monde travaille d'arrache-pied et la station DOS-7K n°1 est terminée à la fin du mois de novembre 1970. Elle est alors convoyée au TsKBEM pour y subir des essais de validation.

Ceux-ci prennent plus de temps que prévu, du fait d'incidents techniques de dernière minute. De plus, à ce moment là, on ne sait toujours pas si le vaisseau Soyouz-10 sera lancé avant ou après DOS-7K n°1. Cette indécision complique fortement l'entraînement des cosmonautes, qui ne savent à quel plan de vol s'en tenir. Le 24 novembre 1970, le général KAMANINE s'entretient avec Oleg GAZIENKO, le directeur de l'Institut des problèmes biomédicaux (IMBP), qui lui apprend que le système de survie ne pourra pas être prêt pour le 5 février 1971. Notons que la première station DOS reçoit le nom officiel de "Zaria" ("aube" en Russe).

Le 19 décembre 1970, la direction du TsPK décident que la durée de la première mission devrait être de vingt-deux jours, et celle de la suivante de vingt-six jours. Mais le maréchal OUSTINOV a ordonné à MICHINE de mener à bien un vol de trente jours. Les cosmonautes eux-mêmes sont réticents à l'idée d'une mission aussi longue : ils ont encore en mémoire les complications médicales de l'équipage de Soyouz-9 après dix-huit jours sur orbite. Le 21 décembre 1970, la Commission d'Etat tient à Moscou sa première réunion dans le cadre du programme DOS-7K, et prend la décision de reporter le lancement de Zaria du 5 février au 15 mars 1971.

Le 30 janvier 1971, les équipages partent en avion à Baïkonour. Ils volent sur deux Tu-104 et profitent du voyage pour tester l'instrument Sviniets, qu'ils embarqueront à bord de la station Zaria. Il s'agit d'un appareil capable d'observer des lancements de missile. D'ailleurs, pour les besoins de l'essai, un missile balistique est mis à feu.

Le 4 février, les cosmonautes retournent au TsKBEM à bord de leurs Tu-104 et réalisent sur le chemin un second test de Sviniets, qui nécessite le lancement d'un second missile. Dès le lendemain, CHONINE, commandant de la première mission, se présente ivre à l'entraînement et il est remplacé par CHATALOV, lui-même remplacé à la tête de l'équipage n°3 par DOBROVOLSKI. Le poste de commandant de l'équipage n°4, qui incombait jusqu'alors à ce dernier, revient à GOUBAREV. Le tableau 4 présente les équipages DOS remaniés.

Equipage n°1 Equipage n°2 Equipage n°3 Equipage n°4
Commandant CHATALOV LEONOV DOBROVOLSKI GOUBAREV
Ingénieur de bord n°1 ELISSEÏEV KOUBASSOV VOLKOV SEVASTIANOV
Ingénieur de bord n°2 ROUKAVICHNIKOV KOLODINE PATSAÏEV VORONOV
Tableau 4 : Composition des équipages de la station DOS-7K n°1, février 1971
(les militaires sont en italique)

Les ingénieurs responsables du projet se réunissent le 2 mars 1971 et reconnaissent que du retard a été pris. En conséquence, il est décidé de reporter le lancement d'un mois, c'est-à-dire au 15 avril 1971. L'équipage de CHATALOV décollera le 18 ou le 20 avril pour effectuer la première occupation.

Fig. 8 : Les trois équipages de la première station DOS.
Au 1er rang : LEONOV, ELISSEÏEV, CHATALOV, ROUKAVICHNIKOV et KOUBASSOV.
Au 2nd rang : KOLODINE, DOBROVOLSKI, VOLKOV et PATSAÏEV.

D'ici là, il faut encore réaliser les essais vibratoires, qui sont continuellement repoussés. Ils ne commenceront que le 5 mars et devraient prendre deux mois. Le système de survie a quant à lui rencontré de nombreux problèmes lors de sa première phase de tests. D'autre part, les parachutes de Soyouz-10 ont été emballés depuis trop longtemps et ils arriveront à expiration le 15 avril; ils doivent donc être changés. En revanche, tous les exemplaires du système d'amarrage Igla fonctionnent à merveille. Une autre question très épineuse concerne la durée de la première mission, qui n'a toujours pas été fixée !

Le lendemain de cette réunion, le 3 mars 1971, les essais en usine sont considérés comme terminés et quelques jours plus tard Zaria est emmenée par voie ferrée au cosmodrome de Baïkonour. Elle est installée dans le tout nouveau MIK-2B et les équipes se relaient nuit et jour pour terminer l'assemblage et l'installation de tous les systèmes. Pendant ce temps, au TsKBEM, la deuxième station DOS est elle aussi en cours d'assemblage. Jusqu'ici, la construction de ces deux exemplaires aura coûté 80 millions de roubles au TsKBEM. Rappelons que la majeure partie des frais de développement a été payée par le TsKBM au cours des années précédentes.

Le 9 mars, au TsPK, CHATALOV, ELISSEÏEV et ROUKAVICHNIKOV réalisent un vol fictif de quinze heures dans le simulateur DOS. L'équipage de LEONOV en fait autant dès le lendemain, et le 15 mars c'est au tour de l'équipage de DOBROVOLSKI. Après ces simulations, qui se déroulent sans incident notable, les cosmonautes sont convaincus qu'une mission de trente jours est possible.

Le 16 mars 1971, ils passent leur examen final et le réussissent à merveille. Le 19 mars, la Commission d'Etat officialise la date du 15 avril comme l'objectif pour le lancement, avec une tolérance de trois jours de report, c'est à dire jusqu'au 18. Un débat a lieu sur l'heure du décollage. Les responsables de l'entraînement, KAMANINE en tête, insistent pour que l'atterrissage ait lieu de jour.

Ils considèrent en effet que si les cosmonautes de Soyouz-9 n'avaient pas été pris en charge par une équipe médicale immédiatement après leur arrivée sur Terre, ils auraient pu avoir de graves complications. En conséquence, il apparaît primordial de maximiser la probabilité pour que les opérations de récupération se passent bien. Mais MICHINE affirme que si l'on veut que la mission dure trente jours et qu'elle se termine de jour, il faudrait alors décoller à trois heures du matin, ce que KAMANINE considère lui aussi comme hasardeux, car cela pourrait s'avérer dangereux dans le cas où l'équipage devrait s'éjecter.

Les cosmonautes des trois premiers équipages partent à Baïkonour le 20 mars à bord de trois Tu-104 pour s'entraîner sur le matériel de vol. Ils inspectent la station Zaria ainsi que les vaisseaux Soyouz-10 et 11. Ensuite, ils assistent à un essai électrique qui s'avère peu concluant. Le 21 mars, ils essaient les nouvelles combinaisons Pingouin, qui seront utilisées pour la première fois sur la station DOS-7K n°1. Elles sont équipées d'élastiques qui forcent les cosmonautes à faire des efforts pour se mouvoir, limitant ainsi les effets néfastes de l'apesanteur. Plus tard dans la journée, les équipages réalisent des essais de communications avec la station.

A ce propos, ils se réjouissent de la mise en service du nouveau bateau « Cosmonaute Youri Gagarine », qui permettra de prolonger la durée des sessions de communication pendant leurs missions. La réalisation de ce navire de 45000 tonnes a coûté 120 millions de roubles. Le 22 mars, MICHINE arrive à Baïkonour et a le regret d'apprendre que le système Igla ne fonctionne pas correctement, rendant irréaliste la date butoir du 15 avril. Le 23 mars, les cosmonautes retournent à Moscou.