DOS | Naissance du projet

1. Les suites de l'échec lunaire

Au mois de décembre 1968, les Etats-Unis d'Amérique surprennent le monde entier lorsqu'ils mettent le vaisseau spatial Apollo VIII en orbite autour de la Lune. Les astronautes BORMAN, LOVELL et ANDERS deviennent à cette occasion les premiers êtres humains à quitter la banlieue de la Terre et, pour la première fois dans l'Histoire de l'humanité, ils peuvent observer la face cachée de l'astre de la nuit.

Fig. 1.1 : La Terre, vue par les astronautes américains d'Apollo VIII.
Crédit : NASA.

Cet exploit technique s'inscrit dans ce qu'on appelle rétrospectivement la « Course à la Lune », véritable compétition technologique qui, durant les années 1960, oppose les Etats-Unis à l'Union soviétique. Le succès d'Apollo VIII annonce la victoire inéluctable de l'Amérique, et les dirigeants de Moscou en sont parfaitement conscients. Ils ont dépensé des milliards de roubles dans un programme lunaire qui devait concurrencer celui des Américains, mais qui va finalement se solder par un échec extrêmement cuisant. Il leur est donc primordial de redresser la situation afin de redorer le blason du communisme dans le monde.

Officiellement, l'Union soviétique n'a jamais eu de programme lunaire, et n'a jamais envisagé d'envoyer ses cosmonautes au-delà de l'orbite terrestre. Faute de tentative, il ne saurait donc y avoir d'échec.

Au tout début de l'année 1969, les autorités recensent trois façons possibles de diriger le programme spatial au cours des années à venir : tenter une mission habitée vers la planète Mars, modifier le programme lunaire N1-L3 pour permettre des séjours prolongés sur la Lune et, finalement, installer une station spatiale en orbite terrestre. Si la conquête de Mars ne semble pas à l'ordre du jour du fait du défi technologique qu'elle représente, le choix entre la continuation du programme lunaire et la création d'une station spatiale n'est pas facile à faire.

Fig. 1.2 : Vassili MICHINE, Constructeur Principal du TsKBEM.
Crédit : DR.

Le programme lunaire N1-L3 est sous la responsabilité du TsKBEM, (anciennement OKB-1, le bureau d'étude de Sergueï KOROLIOV), dirigé par Vassili MICHINE, et il a déjà consommé de très importantes ressources. Pour les équipes qui lui ont consacré des années, il est difficile d'accepter son abandon.

MICHINE s'oppose donc fermement aux projets de station spatiale, et plaide en faveur de la poursuite du programme lunaire. En 1965, sous la direction de KOROLIOV, le TsKBEM avait lancé des études sur un projet de station orbitale extrêmement ambitieux baptisé MKBS, qui reposait sur l'utilisation du lanceur super-lourd N-1. En proposant le MKBS, MICHINE arriverait donc à satisfaire le besoin d'une station tout en assurant la pérennité de son lanceur, et ainsi de son programme lunaire tout entier.

Mais tout le monde au TsKBEM n'est pas de cet avis. Des ingénieurs très influents, comme Boris TCHERTOK ou Konstantin FEOKTISTOV, ne pensent pas que le projet de MICHINE soit réaliste. Le lanceur N-1 a en effet peu de chance de fonctionner un jour, et la station MKBS constitue en elle-même un défi technique difficilement surmontable. D'autre part, le TsKBM de Vladimir TCHELOMEÏ, concurrent du TsKBEM, développe depuis plusieurs années une station spatiale militaire nommée Almaz, dont le lancement serait assuré par un lanceur Proton-K qui, contrairement à la N-1, est déjà opérationnel.

Fig. 1.3 : Une station militaire Almaz du TsKBM.
Crédit : DR.

Mais TCHELOMEÏ et MICHINE sont en concurrence, et il n'y a aucune volonté de leur part de travailler ensemble sur un projet commun.

2. L'union soviétique challengée par Skylab

Le 21 juillet 1969, l'astronaute américain Neil ARMSTRONG écrit une page de l'Histoire en posant le pied sur la Lune. De plus, l'Amérique envisage de lancer sa station spatiale Skylab dès 1973.

Les Soviétiques ont déjà perdu la Lune, ils entendent bien ne pas se laisser dépasser sur ce nouveau terrain. En août 1969, trois ingénieurs du TsKBEM (RAOUCHENBAKH, LEGOSTAÏEV et BACHKINE) rencontrent secrètement Boris TCHERTOK, l'adjoint de MICHINE, pour lui faire une proposition. Ils envisagent d'utiliser la station militaire Almaz du TsKBM en lui ajoutant un dispositif d'amarrage pour les vaisseaux Soyouz. Cette solution permettrait d'utiliser du matériel existant ou en cours de développement, et ainsi de minimiser les risques tout en tenant des délais extrêmement serrés.

Fig. 2.1 : L'astronaute américain Buzz ALDRIN sur la Lune, le 21 juillet 1969.
Crédit : NASA.

TCHERTOK baptise de projet DOS, pour « station orbitale de longue durée » (Долговременная Орбитальная Станция). De plus, des contacts sont pris avec des ingénieurs du TsKBM. MICHINE entend parler du projet et s'y oppose catégoriquement, car cela signifierait l'abandon du MKBS. D'autre part, TCHELOMEÏ est lui aussi farouchement opposé au concept DOS, qui lui volerait ses stations Almaz.

Le 5 octobre 1969, FEOKTISTOV parle du projet DOS au Maréchal Dmitri OUSTINOV, secrétaire à la Défense et à l'Espace du Comité central du Parti communiste, et de ce fait patron du programme spatial soviétique.

L'occasion se présente durant le trajet en avion vers Baïkonour, où les deux hommes se rendent pour assister aux lancements des vaisseaux Soyouz-6, 7 et 8. OUSTINOV se montre enthousiaste en écoutant FEOKTISTOV, car ce projet permettrait de redorer rapidement le blason de la Cosmonautique soviétique.

Fig. 2.2 : Le Maréchal Dmitri OUSTINOV.
Crédit : DR.

MICHINE, se rendant bien compte de la sympathie de OUSTINOV envers le projet, réagit en interdisant à tous ses subordonnés de le rencontrer en son absence. Le 19 octobre 1969, FEOKTISTOV se rend cependant à une réunion du Parti communiste où il rencontre notamment Mstislav KELDYCH, le président de l'Académie des Sciences.

Il lui explique le contenu du projet DOS ainsi que ses enjeux techniques et politiques. Dans un premier temps, KELDYCH se montre inquiet car il est attaché au programme N-1. FEOKTISTOV le rassure en lui disant que la N-1 a ses propres équipes, et que démarrer le programme DOS n'y changera rien. Finalement, KELDYCH se montre favorable et accepte de faire ajouter un paragraphe dans le discours que Leonid BREZHNEV prononce au Palais des Congrès du Kremlin le 22 octobre 1969. Voici l'extrait en question :

Notre route vers la conquête de l'Espace est celle qui résout les questions vitales et fondamentales, les problèmes de base de la Science et de la technologie.

Nos scientifiques conçoivent la création de stations orbitales et de laboratoires de longue durée comme un moyen décisif pour conquérir l'Espace.

La Science soviétique voit la création de stations orbitales avec des équipages successifs comme le véritable chemin de l'Homme dans l'Espace.

Les paroles de BREZHNEV sont une habile façon d'expliquer au monde que, pendant que les Etats-Unis vont se promener inutilement sur la Lune, les Soviétiques se préparent à mener à bien de véritables programmes scientifiques qui vont bénéficier à toute l'humanité.

Fig. 2.3 : Leonid BREZHNEV, Premier Secrétaire du Parti communiste.
Crédit : DR.

Le 26 décembre 1969, OUSTINOV convoque les ingénieurs du TsKBEM favorables au projet, profitant que MICHINE est en vacances à Kislovodsk, dans le sud de la Russie. Il leur annonce qu'il soutiendra la présentation du programme au Comité central. En quelques jours, un document intitulé « caractéristiques de base d'une station orbitale de longue durée » est rédigé, et il est signé le 31 décembre 1969.

Le 3 janvier 1970, OUSTINOV se rend au TsKBEM et demande à ses dirigeants de préparer un décret gouvernemental pour autoriser le démarrage du projet. C'est TSAREV, de la Commission Militaro-industrielle, KERIMOV, du MOM et BOUCHOUÏEV, du TsKBEM, qui se chargeront de la rédaction. Si MICHINE est présent à la réunion, TCHELOMEÏ n'a pas été convié et c'est Viktor BOUGAÏSKI, le directeur de la filiale n°1 du TsKBM (ex-OKB-23) qui le représente.

OUSTINOV demande à MICHINE de mener à bien le lancement d'une station DOS d'ici un an à un an et demi, d'utiliser au maximum le matériel développé dans le cadre du programme Soyouz et de régler avec la filiale n°1 du TsKBM les questions concernant la coopération entre les deux bureaux. Le 4 janvier 1970, MICHINE visite l'usine Khrounitchev du TsKBM. Son directeur, Mikhaïl RIZHYKH, lui rendra la pareille dès le lendemain.

Au TsKBEM, le 20 janvier 1970, Youri SEMIONOV est nommé à la tête du projet. Il avait déjà dirigé le programme lunaire 7K-L1 qui avait été réalisé en coopération avec le TsKBM. A la filiale n°1 du TsKBM, BOUGAÏSKI constitue une équipe en prévision de l'officialisation de DOS, et place à sa tête Vladimir PALLO.

Fig. 2.4 : Youri SEMIONOV.
Crédit : DR.

Le 1er février 1970, Leonid BREZHNEV ordonne de commencer le travail sur le programme DOS, et annonce que le projet Almaz de TCHELOMEÏ n'est que la priorité n°2. Dans les jours qui suivent, des généraux des Forces aériennes (VVS), des Forces de Missiles stratégiques (RVSN) et de l'Artillerie commencent à réfléchir à la sélection des cosmonautes qui voleront sur les stations DOS.

Le 4 février 1970, la composition de l'équipe d'ingénieurs placée sous la direction de SEMIONOV est connue : BOUCHOUÏEV sera chef du développement, et FEOKTISTOV sera son adjoint. TSYBINE dirigera la création d'une nouvelle version du Soyouz, GORCHKOV aura la responsabilité du module orbital de DOS et TCHERTOK celle du système de guidage, tandis que RAOUCHENBAKH et YOURASSOV seront ses adjoints. TREGOUB commandera les essais, et ZELENCHTCHIKOV sera son adjoint. Pour finir, ABRAMOV sera à la tête du segment sol.

Le 9 février 1970, le Ministère des Machines Générales (MOM) publie un décret (n°105-41) « sur la création de DOS sur la base de Almaz ». Le programme est maintenant officiellement lancé et prend le nom de DOS-7K (7K désigne le vaisseau Soyouz qui sera utilisé pour rejoindre la station). La désignation interne du projet est « 17K ». Quatre stations devront être construites et exploitées.

Le 16 février 1970, le décret du MOM n°57ss clarifie la nature de la participation de chacune des trois entreprises :

Entreprise Directeur Tâches
TsKBEM Vassili MICHINE - Conception générale de la station
- Conception et fabrication de la quasi-intégralité des systèmes
- Essais au sol des stations une fois construites
- Lancement et récupération des équipages
- Gestion du suivi des missions
TsKBM
(Filiale n°1)
Viktor BOUGAÏSKI - Définition de l'architecture générale des stations
- Modélisation de l'ensemble
- Conception et fabrication de quelques systèmes
- Rédaction de la documentation
- Supervision de la construction des stations à l'usine Khrounitchev
- Préparation des stations avant leur lancement
TsKBM
(Usine Khrounitchev,
ou ZIKh)
Mikhaïl RIZHYKH - Construction des stations
Tableau 1 : Répartition des tâches entre les trois entreprises
chargées de la mise en œuvre du programme DOS, février 1970.